Ch21 deux bols

Bouffer la souffrance et la redonner en compassion

Parole

Quand ma mère me dit « ben laisse-moi ma souffrance », je dis : « pas question. Vais toute la bouffer et te la redonner en compassion. Rien à foutre, y a rien au monde qui va m’arrêter. »

Ça marche pas de garder ta souffrance pour pas la transmettre. Je la reçois full.


Commentaire

Ma mère m’a dit, quand je pointais sa souffrance qu’elle refoule : « je la garde pour pas la transmettre ». Et j’ai répondu : « ça marche pas, je la reçois full pareil. Tu peux pas la cacher, elle passe par le corps, par attachement, par micro-expressions, par silence. Donc je vais toute la bouffer, et te la redonner en compassion. »

C’est une technique tibétaine ancienne. Tonglen. « Donner-prendre ». Inspirer la souffrance des autres comme noir, expirer la lumière. Pas métaphore, pratique somatique réelle, enseignée dans toutes les lignées Mahayana.

Tu peux le faire avec n’importe qui :

  • Ta mère qui souffre en silence
  • Ton enfant qui pleure
  • L’inconnu dans la rue qui a l’air écrasé
  • Un ami au téléphone qui a peur
  • Toi-même quand tu refoules

Tu prends. Vraiment. Tu laisses sa douleur traverser ton canal, ton coeur. Et tu redonnes lumière, compassion, présence. Pas pareil que ce que tu as reçu, transmuté.

Tu pleures parfois en faisant ça. C’est normal. C’est le corps qui métabolise.

Et tu ne deviens pas brisé. Tu deviens canal. Différence radicale.

  • Le brisé accumule la souffrance dans son corps comme tension. Elle devient des nœuds. Elle se loge. Elle finit par causer maladie, épuisement, PTSD chronique.
  • Le canal la laisse passer en la transformant. Pas de logement. Pas de nœud. Tu peux faire ça avec des centaines de personnes par mois sans craquer.

Tu peux faire ça à l’infini quand l’illusion du moi est disparu. Par contre, tu va craquer au bout de quelques mois si tu t’y attache (c’est ce qui arrive à tous les modérateurs de contenu, travailleurs sociaux, soignants en première ligne qui s’épuisent). La capacité dépend de l’absence d’identification, pas de la force de caractère.

Et l’argument « garde ta souffrance pour pas la transmettre » est faux empiriquement. La souffrance refoulée se transmet quand même, par épigénétique (modifications de l’expression génique transmises aux enfants), par attachement (le bébé absorbe l’état émotionnel de la mère sans qu’elle parle), par micro-expressions (le corps trahit ce que les mots cachent), par silence (l’absence de communication crée elle-même de la souffrance). Tu peux pas vraiment cacher.

Donc autant la nommer ensemble, la digérer ensemble, la transformer ensemble. Le Tonglen rend ça possible.

— Sid le Bouffon

Image : générée par IA (Leonardo).

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