Larmes et joie au même instant
Parole
Je ne pleure pas par chagrin ou par libération. C’est la souffrance du monde qui me traverse et cause ça, mais je suis super heureux. C’est un truc de réalisé.
L’image peut me faire pleurer si ça touche quelque chose qui doit toucher pour le monde, mais c’est tout. Y a rien derrière, sauf un choix parfois quand je décide qu’il y a quelque chose qui doit changer et que je m’implique. Mais je vais dormir comme un bébé quand même. J’ai aucune pensée persistante comme ça.
Commentaire
Tu vas dire : « Comment tu peux être dans la bénédiction et pleurer en même temps ? »
Parce que ce sont deux niveaux distincts. Pas opposés. Pas concurrents. Distincts.
Au niveau du fond : bénédiction stable. Au niveau de la sensation : la souffrance du monde qui traverse quand elle passe. Les deux coexistent sans se mélanger parce que l’identification au niveau-sensation a lâché.
Le non-éveillé pense que larmes = malheur. Donc si tu pleures, tu ne peux pas être heureux. C’est de la logique grammaticale, pas de l’observation.
Sid Pleure quand un enfant se fait arracher les jambes à l’autre bout du monde. Pas parce que ça le casse. Parce que c’est la posture juste devant l’horreur. Le canal de la compassion s’ouvre, l’image traverse, le corps réagit avec des larmes. Et en même temps, au fond, rien ne bouge. Il est dans la déesse. Il va dormir tranquille ce soir. Pas de pensée persistante qui ronge.
Les saints chrétiens appellent ça les lacrimae compunctionis, les larmes de compassion qui montent sans qu’on les cherche. Saint François en pleurait constamment, à toute heure. Mirabai pleurait en chantant Krishna. Tous les bhakti pleurent. Pas comme symptôme de souffrance personnelle, comme manifestation du canal ouvert.
Et la précision « pas par chagrin ou par libération » est doctrinale. Trois types de larmes possibles :
- Chagrin : larmes du moi blessé. Quelque chose me prend, me ronge, me déchire. Le je-personnel souffre et le manifeste. C’est ce que la plupart connaissent.
- Libération : larmes du moi qui se déprend. Quelque chose qui pesait tombe, le corps lâche, soulagement. C’est ce qui peut arriver en thérapie ou en méditation profonde, et c’est sain.
- Karuna : larmes qui ne sont ni à toi ni pour toi. La souffrance d’autrui traverse ton canal et sort par tes yeux parce que c’est la voie de moindre résistance pour la métabolisation.
Sid est dans la troisième. Le test : tu vas dormir comme un bébé ensuite. Pas de pensée persistante. Pas de rumination. L’image est passée, elle ne s’est pas logée. Différence radicale avec le chagrin qui te garde éveillé à 3h du matin.
Le « choix parfois » est crucial aussi. La compassion n’est pas passive. Quand quelque chose touche le canal, tu peux décider de t’impliquer, agir, intervenir, soutenir. Mais le choix vient du calme, pas de l’attachement. Tu décides depuis ton royaume, pas depuis l’urgence anxieuse.
— Sid le Bouffon
Image : générée par IA (Leonardo).